Discours d’Aline Archimbaud – Bilan de mandat sénatorial

Hier soir, à Pantin, dans une ambiance très chaleureuse, j’ai présenté devant une centaine de personnes mon bilan de mandat au sénat. Merci à toutes et tous pour leur présence, et leurs messages de sympathie qui m’ont beaucoup touchée.


Mesdames, messieurs, cher-e-s collègues, cher-e-s ami-e-s,

Merci d’avoir pris un peu de temps pour assister à ce moment convivial de bilan de fin de mandat sénatorial.

Avant de commencer, je voudrais évoquer avec émotion la mémoire de trois personnes disparues pendant ce mandat qui furent, chacune à leur façon, l’honneur de la politique.

Je pense à Claude Dilain, à Jacques Salvator, et tout dernièrement à notre chère amie récemment disparue Claude Moskalenko. Chacun restera pour nous une référence humaine, une incitation à l’engagement.

J’essaierai à leur exemple d’éviter l’autocongratulation, le règlement de compte, la liste fastidieuse et parfois désolante des réussites et des défaites, l’analyse exhaustive des causes et des conséquences.

Je vous livrerai plutôt par petites touches, forcément subjectives, quelques éléments tirés de l’expérience à partager avec vous puisque vous m’avez, de près ou de loin, accompagnée dans la durée.

J’ai l’immense satisfaction, au bout de 6 ans, d’avoir bien plus de vrais amis que je n’en avais au début du mandat.

Mais je dois constater aussi que j’ai bien plus d’ennemis dans la politique que je n’en avais en 2011.

Et cela sans doute pour la même raison : je pense m’en être tenue, tout au long du mandat, aux engagements et aux valeurs qui m’avaient amenée grâce à vous jusqu’au Sénat.

Fidélité aux alliances passées et au programme :

Nous avons été élus sur un accord politique qui représentait un compromis entre les socialistes et les écologistes : j’ai voté tous les textes qui respectaient ces accords, y compris les budgets de la nation quand ils n’étaient pas complètement en phase avec certaines de mes convictions.

J’ai avec le même souci de cohérence refusé les textes qui étaient en contradiction avec ces accords et par exemple ceux concernant les lois antimigrants, la loi travail, la déchéance de nationalité. De même en toute conscience, j’ai voté en faveur de l’état d’urgence trois fois, mais je n’ai pas approuvé les lois réductrices des libertés publiques qui s’ensuivaient généralement.

Quoique notoirement critique sur le fond et sur la forme des politiques menées par Manuel Valls, je fus hostile à la sortie des écologistes du gouvernement en 2014, et je l’ai fait savoir.

Dans une situation d’urgence écologique absolue, je suis opposée à la politique du pire et c’est pourquoi aujourd’hui, pourtant très critique du gouvernement, je soutiens tant que je peux l’action de Nicolas Hulot.

Soit on fait des d’alliances, et c’est parce qu’on est d’accord sur le fond ou sur les urgences, soit on n’en fait pas, mais on est toujours comptables devant les citoyens.

Souvenez vous la façon dont les électeurs ont sanctionné, à Noisy-le-Sec, la rupture des alliances passées à l’occasion des campagnes municipales.

Car la fidélité, c‘est surtout celle qu’on doit aux aux engagements pris devant les électeurs et toute la population.


Essayer de tenir l’équilibre entre la dimension écologique et la dimension sociale, se placer du point de vue des premières victimes de la dégradation des milieux et du cadre de vie et de la santé publique, et ces premières victimes, ce sont les classes populaires.

Les causes que j’ai portées, vous les connaissez car c’est vous qui les portez. Les pollutions à Vaujours ou dans un certain nombre d’usines et de sites, le combat exceptionnel des victimes de l’amiante, l’action contre les pesticides et les perturbateurs endocriniens, le même combat mené d’un côté contre la fermeture et pour la reconversion écologique de l’usine PSA d’Aulnay, et de l’autre contre les industriels tricheurs du diesel, la solidarité avec les roms et tous les habitants des bidonvilles, le droit au logement, le droit à l’éducation, la bataille pour l’accès aux droits en général (dans cette bataille, on affronte ce qui reste pour moi le symbole même du cynisme budgétaire de l’État!).

Les causes d’ici et des causes plus lointaines : je suis honorée de la même façon d’avoir alerté sur le scandale de l’huile de palme qui détruit les forêts indonésiennes et spolie les populations de millions d’hectares de cultures vivrières et qui détruit ici notre santé. Honorée aussi d’avoir agi contre l’horreur que constitue ce qu’il faut bien appeler l’épidémie de suicides d’enfants amérindiens. Je ne me lasserai pas au passage de combattre aujourd’hui l’absurde et scandaleux projet de mine d’or en Guyane.

Ici et ailleurs, tout se tient : Notre département est une des portes d’entrée de la mondialisation dans l’hexagone : il conviendrait d’y déployer une grande banderole « vous êtes les bienvenus ».

Les discriminations et les mesures qui frappent les immigrés sans papiers ou les victimes des crises écologiques et de la guerre sont une offense faite à la nation et à la République.


Je suis de gauche, écologiste, démocrate et aussi républicaine : voilà pourquoi je suis allée chercher parfois des hommes et des femmes de bonne volonté dans d’autres sensibilités politiques, parmi « ceux d’en face ». J’ai rencontré, par exemple dans la mobilisation pour l’accès aux droits, ou dans ma bataille contre les lobbies de l’huile de palme, du diesel, des pesticides, du tabac et de l’alcool, des alliés inattendus.

Je voudrais à cet instant rendre hommage au Défenseur des droits Jacques Toubon dont l’action est précieuse, ou à Chantal Jouanno, qui fut ma complice dans la bataille contre les lobbies et pour la santé environnementale, alors que les sénateurs de gauche torpillaient méticuleusement les propositions de bon sens portées par Marisol Touraine sur ces sujets. Les propositions sur le désamiantage ont été défendues au consensus de tous les groupes politiques

Alors dehors et dedans ? Dans les institutions et dans la société en lutte ? Comme parlementaire, peut on « en même temps », comme on dit maintenant, contester la réduction de 5 euros sur les APL, les actions répressives de l’actuel ministre de l’intérieur contre les migrants et soutenir l’action d’un ministre du même gouvernement pour la fin de l’exploitation des énergies fossiles dans l’hexagone ?

Je le pense vraiment : on ne va pas au parlement pour témoigner, pour défendre des postures, on y va pour faire avancer les sujets, pour dire les choses et pour être utile aux causes fondamentales. Deux pas en avant valent mieux que mille programmes.

Ce n’est pas le fait d’aller dans les institutions qui fait perdre le sens, c’est le fait d’y aller sans boussole, sans cap, ni point de repère.

Certes l’institution sénatoriale, malgré la très grande qualité de son administration, reste un grand entonnoir dans lequel rentrent beaucoup de données et dont sortent parfois des filets d’eau tiède.

Le droit des plus forts et des lobbies y prime encore souvent (et ces lobbies sont omniprésents et parfois violents), c’est un monde d’hommes à 80 pour cent, les intérêts de la ruralité prospère y écrasent les banlieues, dont la parole est largement absente.

On peut aussi se perdre dans la procédure et croire qu’on a fait beaucoup avancer les choses au motif qu’on a fait bouger un peu la loi.

Je reste donc favorable à une réforme forte du sénat dans le sens d’une seconde assemblée représentative des territoires, transformée en chambre du futur, assurant une meilleure prise en compte du long terme et les intérêts de tous ceux qui ne sont pas convoqués au banquet démocratique, les générations futures, les plantes, les animaux.

Mais en attendant on peut agir : tout n’est certes pas possible dans la société française, en tout cas si l’on joue le pari démocratique, mais ce qui est possible est bien plus large que ce qui a été réalisé par les gouvernements successifs que j’ai connus pendant mon mandat.

Tous ont surestimé les obstacles, les freins et les oppositions parce que tous ont sous-estimé de façon considérable les potentiels de transformation, de mutation et d’actions présents dans la société.

L’acceptation de mesures parfois désagréables, liées notamment à la nécessité d’une consommation plus responsable, la renégociation du compromis issu de la résistance seraient bien plus faciles si on était capable d’équilibrer les efforts et les contreparties, d’œuvrer à plus d’égalité et d’équité, de « faire avec » au lieu de faire sans, de parier sur l’intelligence au lieu d’avoir peur de l’initiative. La fainéantise et le conformisme sont dans cette cécité là aussi !

Lutter contre les rentes, oui, mais contre toutes, contre les trafics oui mais contre tous, la même chose à propos des fraudes et surtout les plus importantes, par exemple les arnaques à la TVA ou aux déclarations sociales. La fraude aux cotisations sociales des entreprises est estimée par la Cour des comptes, par an, à 20 milliards, soit 140 fois plus que la fraude aux prestations sociales, si souvent mise en avant!

Encore faudrait-il pour solliciter cette énergie existant dans la société qu’on ne casse pas systématiquement les espaces d’initiative, les associations avec qui on est mille fois plus exigeants qu’avec les lobbies qu’on subventionne à tour de bras, qu’on ne brise pas les services publics qui sont le point de contact avec les populations.

Encore faudrait-il que la démocratie participative continue à progresser, on voit combien son absence provoque des choix chaotiques sans vrai débat sur les horaires d’ouverture des écoles ou sur les emplois aidés.


Au fond, ce qui m’a donné beaucoup de force pendant ces 6 ans, c’est de voir à quel point les compétences et les savoirs faire issus de la société civile ont progressé et comment des sujets pour lesquels j’étais regardée comme une espèce de bête curieuse sont en train de s’imposer.

On sait faire de l’isolation thermique des bâtiments, on sait économiser massivement l’énergie et l’électricité, des circuits courts pour manger mieux, on sait troquer des objets et des services pour consommer mieux et tous, on sait faire de l’auto-réparation et de l’auto-construction, des voitures bien plus propres, de l’acier moins carboné, de l’économie circulaire, des médicaments moins chers et de la high tech durable.

Oui, dans un monde dangereux, l’actualité terrible nous montre combien la crise écologique ou la guerre menacent.

Je ne suis pas aveugle et je ne prétends pas que nous puissions renverser le système, changer le monde tout de suite de fond en comble pour construire la société idéale.

Mais nous ne pouvons pas non plus simplement nous crisper sur des acquis menacés.

Le temps de l’expérimentation et du prototype est déjà derrière nous, nous ne sommes pas majoritaires encore, mais nous ne sommes déjà plus des minorités marginales.

Nous pouvons faire accepter et agencer par nous mêmes de nouvelles façons de vivre, de travailler et consommer, des formes plurielles de se loger, de se soigner, de se déplacer, d’élever nos enfants.

Voilà l’horizon des nouveaux droits à conquérir, voilà les nouveaux espaces et les nouvelles positions à occuper, voilà la nouvelle culture de la transformation.

J’ai l’intuition d’avoir « tangenté », avec d’autres ici présents, cette nouvelle pratique de la politique et contribué à la continuité de l’action entre la politique et le quotidien.

Nos concitoyens, sont las des technocraties, y compris les technocraties politiques qui savent tout sur tout et prétendent représenter l’intérêt général.

Ils détestent les avants gardes auto-proclamées qui vendent du prêt à penser, et des programmes qui ne s’appliquent jamais puisqu’ils n’ont pas été construits ni négociés avec la société.

Et ce qui monte dans la société, c’est la demande d’espaces de faire et de vivre, de responsabilité, d’autonomie, et de la solidarité.


Chers amis,

Je voudrais conclure par deux sujets qui me sont chers et qui vous sont chers à vous aussi.

Ils constitueront les deux axes de mes engagements dans les mois à venir.

Le premier c’est celui de la fraternité. Le second je l’appellerai la « rencontre imprévue ».

Comme le fut en son temps dans cette maison le réseau d’économie alternative et solidaire, le mouvement de la fraternité qui est en train de s’installer dans la durée dans le 93 est une des conditions fondamentales des transitions démocratiques, écologiques et solidaires.

Rien ne peut avancer dans un climat de guerre civile, d’opposition entre les uns et les autres, de division factice entre les communautés ou les religions.

Les fanatiques et les extrémistes nationalistes veulent pourrir les relations : nous devons leur opposer systématiquement le dialogue, la connaissance et le respect mutuels, la défense des minorités, la protection des droits des femmes. Je suis extrêmement préoccupée dans ce cadre par le pourrissement de la relation entre les forces de police et la jeunesse, nous ne pouvons pas laisser les choses en l’état.

La publication prochaine du rapport de l’ « observatoire de la fraternité en Seine-Saint-Denis » valorisera les réalisations qui vont dans le sens de la fraternité, vous verrez elles sont nombreuses !

Ma seconde priorité, c’est la « rencontre imprévue ».

D’une certaine façon, le macronisme a fonctionné aussi parce qu’il promettait les retrouvailles entre des composantes de la société que les appareils des partis avaient coupées les unes des autres.

Sauf que ces retrouvailles ont une fois de plus oublié, négligé ou laissé de coté des pans entiers de la population.

Vous le savez, j’affiche depuis longtemps mon souhait un peu ringard d’œuvrer à l’alliance des prolos, des intellos et des bobos. Cette alliance peut être une grande force, et constituer un levier pour la transformation.

Il est temps de moderniser le concept, de lever les barrières, et surtout de passer aux travaux pratiques.

Je souhaite donc prendre en Seine-Saint-Denis des initiatives pour que se parlent des Frances, des Europes et des mondes qui s’ignorent afin que, de ces rencontres imprévues, naissent la confiance en soi, les outils et mots qui permettent l’émancipation de demain.


Chers amis,

Merci de votre présence à ce qui n’est ni une remise de médaille, ni à un départ en retraite, ni une réunion électorale.

Nous en avons depuis longtemps ici l’intuition : si nous œuvrons dans le bon sens, la Seine-Saint-Denis pourrait annoncer la modernité solidaire de demain pour tout le pays, pour l’idée que nous nous faisons des villes accueillantes, ouvertes, écologiques et solidaires.

Parce qu’elle est jeune, cosmopolite, parce qu’elle est un carrefour, à la croisée des quatre chemins ou des six routes, elle est notre avenir !

Au revoir et bientôt…